L’appel du vide 2026
Il y a toujours eu cette profondeur troublante dans les peintures de Gilles Teboul.
Quelque chose de fatal. À la fois séduisant – et funeste.
Auquel on ne peut échapper, mais qu'on ne rencontrera jamais réellement.
Je ne parle pas de ce rouge make-up, sublime, dont on ne sait si le carmin se perd doucement dans le pourpre, ou s'il attend stoïquement que le violacé l'assaille par capillarité.
Je songe plutôt à ces verts foncés aux variations infimes, un tressaillement au fond d'un bois, quasi imperceptible, et les peurs inconscientes qui affleurent à la surface, brillante, de la résine, se frayent un chemin au bord de la toile, où quelques éclats blancs laissent entrevoir ce que la conscience refoule, la prédation tapie là. Je me rappelle ces bleus sombres ou, au contraire, baignés de lumière – autant de degrés d'immersion. Je suis certaine que vous l'avez perçue, vous aussi, cette inquiétude vague qui saisit, ce changement de tonalité, du paradisiaque à l'amniotique. Vous aussi peut-être, face à ces fragments d'infini, vous êtes-vous senti·e, un instant, submergé·e ?
Quelque chose du vertige.
Un étourdissement.
Trouble du système vestibulaire.
L'oreille interne décroche, l'œil ne trouve plus son point d'équilibre.
Et puis
– l'appel du vide.
Qu'on ne s'y trompe pas. Même parées de tonalités plus acidulées, les surfaces miroitantes de Gilles Teboul œuvrent dans l'obscur. Un turquoise, un saumon, un citron ? Un sunset californien ? Le pop installe sa stridence. Un glitch dans la contemplation.
Un état de suspension – nécessairement ambigu.
Les peintures de Gilles Teboul agissent comme des vanités contemporaines. La séduction formelle qu'elles opèrent et que l'artiste conçoit comme un leurre, devient un piège pour le regard. Elles me disent : tu es bien là. Elles me disent : tu t'évanouis déjà.
Me revient le célèbre « ça a été » de Roland Barthes dans La Chambre claire.
« [...] la photographie me dit la mort au futur. » écrit-il.
Les peintures de Gilles Teboul ont fort à faire avec la photographie.
Savez-vous que l'artiste la pratique également ?
Je veux dire : ailleurs que dans sa peinture.
Il en a, depuis toujours, un usage que l'on pourrait qualifier de conceptuel.
À travers elle, il inventorie, archive.
Elle est la mémoire de l'atelier. Non, pas la mémoire. La mémoire est trop oublieuse. Son registre. Méthodiquement, toujours selon le même mode opératoire, Gilles Teboul photographie ses outils, ses fonds de pots, les toiles ratées, pliées. Des dépouilles. Sur fond blanc, neutre, quasi clinique.
Ces clichés demeurent à la périphérie.
Ils informent néanmoins la démarche de l'artiste.
Convoquent ce rapport à la mort.
Les peintures de Gilles Teboul ont fort à faire avec le photographique.
La présence de l'absence, la chimie.
Depuis quelques années déjà, poursuivant « sa mise à distance du geste du peintre », Gilles Teboul développe des séries de peintures où il va jusqu'à « abolir toute implication gestuelle » (pour le citer précisément). Pour ce faire, il verse une ou plusieurs résines colorées directement sur les tableaux posés à plat sur des cales, sans intervenir dans l'étalement. La gravité effectue progressivement son œuvre. À ce stade, la couche picturale est opaque, laiteuse. Il faut attendre patiemment que le liant acrylique sèche pour qu'advienne la révélation.
Quelque chose se dilate, se fige. L'image apparaît. Pour disparaître : relevée, exposée, elle s'impose et se dérobe en un même mouvement. Une image mentale. Puissamment présente, quasi monolithique, mais qui, paradoxalement, échappe à la saisie : le regard s'y abîme, cherchant et esquivant tout à la fois la rencontre de l'espace autour et de lui-même. Je pense aux minimalistes californiens. John McCracken. De l'autre côté de l'Océan, plus près de nous : Art & Language, aussi. Mirror Piece (1965) de Michael Baldwin. Je pense au cinéma des années 1960 et 1970, aux scènes de crime dans des reflets, à la périphérie de l'intrigue, aux sas de verre complices. Mais je balaye mentalement toutes ces réminiscences d'un univers des plus masculins que Gilles Teboul déconstruit quant à lui, patiemment, depuis des années.
Les peintures de Gilles Teboul ont fort à faire avec l'image.
Celle qu'on ne saurait voir.
Celle qui obsède, qui fascine, celle que le « regard interdit » – pour tordre Max Milner (On est prié de fermer les yeux) –, celle qui vitrifie, nous tenant à distance, nous gardant toujours, irrémédiablement, dans le champ. Celle qu'il faudrait envisager de biais.
Les peintures de Gilles Teboul me font croire à leur frontalité, si picturale.
Elles me disent : tu es le sujet.
Mais elles me regardent, obliques. Là où la vision s'aiguise.
Il y a toujours eu cette profondeur troublante dans les peintures de Gilles Teboul.
Quelque chose de fatal. À la fois séduisant – et funeste.
Auquel on ne peut échapper, mais qu'on ne rencontrera jamais réellement.
Je ne parle pas de ce rouge make-up, sublime, dont on ne sait si le carmin se perd doucement dans le pourpre, ou s'il attend stoïquement que le violacé l'assaille par capillarité.
Je songe plutôt à ces verts foncés aux variations infimes, un tressaillement au fond d'un bois, quasi imperceptible, et les peurs inconscientes qui affleurent à la surface, brillante, de la résine, se frayent un chemin au bord de la toile, où quelques éclats blancs laissent entrevoir ce que la conscience refoule, la prédation tapie là. Je me rappelle ces bleus sombres ou, au contraire, baignés de lumière – autant de degrés d'immersion. Je suis certaine que vous l'avez perçue, vous aussi, cette inquiétude vague qui saisit, ce changement de tonalité, du paradisiaque à l'amniotique. Vous aussi peut-être, face à ces fragments d'infini, vous êtes-vous senti·e, un instant, submergé·e ?
Quelque chose du vertige.
Un étourdissement.
Trouble du système vestibulaire.
L'oreille interne décroche, l'œil ne trouve plus son point d'équilibre.
Et puis
– l'appel du vide.
Qu'on ne s'y trompe pas. Même parées de tonalités plus acidulées, les surfaces miroitantes de Gilles Teboul œuvrent dans l'obscur. Un turquoise, un saumon, un citron ? Un sunset californien ? Le pop installe sa stridence. Un glitch dans la contemplation.
Un état de suspension – nécessairement ambigu.
Les peintures de Gilles Teboul agissent comme des vanités contemporaines. La séduction formelle qu'elles opèrent et que l'artiste conçoit comme un leurre, devient un piège pour le regard. Elles me disent : tu es bien là. Elles me disent : tu t'évanouis déjà.
Me revient le célèbre « ça a été » de Roland Barthes dans La Chambre claire.
« [...] la photographie me dit la mort au futur. » écrit-il.
Les peintures de Gilles Teboul ont fort à faire avec la photographie.
Savez-vous que l'artiste la pratique également ?
Je veux dire : ailleurs que dans sa peinture.
Il en a, depuis toujours, un usage que l'on pourrait qualifier de conceptuel.
À travers elle, il inventorie, archive.
Elle est la mémoire de l'atelier. Non, pas la mémoire. La mémoire est trop oublieuse. Son registre. Méthodiquement, toujours selon le même mode opératoire, Gilles Teboul photographie ses outils, ses fonds de pots, les toiles ratées, pliées. Des dépouilles. Sur fond blanc, neutre, quasi clinique.
Ces clichés demeurent à la périphérie.
Ils informent néanmoins la démarche de l'artiste.
Convoquent ce rapport à la mort.
Les peintures de Gilles Teboul ont fort à faire avec le photographique.
La présence de l'absence, la chimie.
Depuis quelques années déjà, poursuivant « sa mise à distance du geste du peintre », Gilles Teboul développe des séries de peintures où il va jusqu'à « abolir toute implication gestuelle » (pour le citer précisément). Pour ce faire, il verse une ou plusieurs résines colorées directement sur les tableaux posés à plat sur des cales, sans intervenir dans l'étalement. La gravité effectue progressivement son œuvre. À ce stade, la couche picturale est opaque, laiteuse. Il faut attendre patiemment que le liant acrylique sèche pour qu'advienne la révélation.
Quelque chose se dilate, se fige. L'image apparaît. Pour disparaître : relevée, exposée, elle s'impose et se dérobe en un même mouvement. Une image mentale. Puissamment présente, quasi monolithique, mais qui, paradoxalement, échappe à la saisie : le regard s'y abîme, cherchant et esquivant tout à la fois la rencontre de l'espace autour et de lui-même. Je pense aux minimalistes californiens. John McCracken. De l'autre côté de l'Océan, plus près de nous : Art & Language, aussi. Mirror Piece (1965) de Michael Baldwin. Je pense au cinéma des années 1960 et 1970, aux scènes de crime dans des reflets, à la périphérie de l'intrigue, aux sas de verre complices. Mais je balaye mentalement toutes ces réminiscences d'un univers des plus masculins que Gilles Teboul déconstruit quant à lui, patiemment, depuis des années.
Les peintures de Gilles Teboul ont fort à faire avec l'image.
Celle qu'on ne saurait voir.
Celle qui obsède, qui fascine, celle que le « regard interdit » – pour tordre Max Milner (On est prié de fermer les yeux) –, celle qui vitrifie, nous tenant à distance, nous gardant toujours, irrémédiablement, dans le champ. Celle qu'il faudrait envisager de biais.
Les peintures de Gilles Teboul me font croire à leur frontalité, si picturale.
Elles me disent : tu es le sujet.
Mais elles me regardent, obliques. Là où la vision s'aiguise.